Blasé envoie son Blablabla et ça fait sens. Unique !

S’il emprunte son pseudo accentué à une tuerie mythique d’Archie Shepp, (avec la chanteuse Jeanne Lee), Romain Hainaut est un auteur, compositeur, arrangeur, producteur et chanteur pas trop adepte du cynisme de sa/ses profession(s) . Versatile, une fois mais pas que, au fil de 15 titres éparpillés façon puzzle. Développement.

Le trentenaire franco-américain aime Bill Withers, 50 Cent, The Cure et les Strokes, et alors ? Avant de s’établir il y a huit ans à Paris, Romain grandit à New York avec des parents qui lui transmettent le virus de la musique, à tel point que leur bibliothèque iTunes devient son terrain de jeu privilégié. Attiré par le saxophone qui traîne à la maison, il prend des cours dès ses 9 ans mais finit par décourager son professeur. La révélation lui vient de l’écran de cet ordinateur familial où il se met à composer sur Garageband, avec Dr. Dre et le label parisien Ed Banger comme lumières à suivre. Il contacte par mail un label français qui accroche direct sur ses instrus et il signe à 15 ans son premier contrat d’édition. Durant ses études à Montréal, il fait connaissance d’une autre Franco-américaine, Anna Majidson, avec laquelle il fonde le duo Haute. Tous deux revenus en France à la fin de leurs études, leur carrière décolle, avec un album paru en 2020, et en point d’orgue le hit « Shut Me Down » dont la session Colors cumulera plus de 30 millions de vues. En parallèle, il officie en tant que producteur pour Anna en solo, ainsi qu’avec le rappeur montréalais Rowjay, Niro, Jwles, Le Lij, Rad Cartier, Timothée Joly, Ehla Luciani, Lala&Ce et DJ Pone.

Le duo Haute mis en veille (définitive ou non, l’avenir le dira), Romain s’attèle au décollage de sa fusée Blasé. Invité à poser sa voix par Agoria sur le titre « You’re Not Alone », le voilà qui se prend au jeu du micro. Le chant s’impose comme une constante de son projet qui prend forme en 2023 à travers l’EP Pourquoi Blasé ?. En ce début 2025, ce premier album se pose comme un manifeste personnel de ses obsessions sonores qui ouvrent presque autant de pistes. Mais pas question de les prendre à toute vitesse ou à contresens, au risque des collisions et de la tôle froissée. BLABLABLA impose une circulation qui respecte les règles de conduite dans le sens d’une quête du groove commune. Grâce à ses oreilles éduquées aux radios et aux charts d’outre Atlantique, il honore cette vision généreuse de la pop qui englobe hip-hop old school, R&B, jazz, funk, disco et new-wave. Naviguer entre différents styles à la manière des artistes américains ne fait même pas débat. Ainsi passe-t-on sur BLABLABLA d’un studio hanté par Quincy Jones à une cave où répète The Cure de Boys Don’t Cry . Souvent conscientes, les inspirations de Romain témoignent parfois d’une grande inconscience. « Instant Magique » convoque le phrasé de Serge Gainsbourg, l’esprit de la bossa nova et les cuivres de Kool and the Gang. « Different Mind » et « Ange » renvoient à l’ancienne et à la nouvelle cold-wave, celle qui a rebondi via TikTok, là où « Mirror » et « I Know You » rembobinent les années 80 des Stranglers et Dire Straits. Bill Withers et St Germain se croisent sur « Ice Comfortable », MC Solaar et la BO de Matrix  sur « Jacques ». « I Need It (From You) » enregistré avec le regretté Cola Boyy, adresse un clin d’œil aux Bee Gees, « Chemicals » réalise le rêve d’un Drake en mode cumbia, « Faces » marie les atmosphères trip-hop de Zero 7 aux mélodies magiques d’America, quand « Free » réunit DJ Premier et « Sure Thing » de St Germain. « It Feels So Good » paie son coup à Chic et Benny Sings, « Super Strong » déploie la puissance de Justice et de Van Halen, et « Maria » rêve des guitares des Deftones. Soit le reflet de l’insatiable gourmandise de Blasé, petit démon incapable de rester dans sa boîte et qui pose sa guitare sur tous les titres. Quant au travail sur les voix, il assure la cohérence de l’œuvre, autant pour la sienne que celles de ses proches invités (Anna Majidson, Jwles, Cola Boyy…) dont chaque nuance imprime son monde.

Quand il passe au micro, il chante l’amour selon toutes ses variations : il se sent fort, il la sent comme son miroir, il se sent pousser des ailes. En français ou en anglais, sa voix ne se fait jamais blasée, tout juste indolente, toujours dans l’émerveillement, inscrite dans cette lignée légère qui, de Pierre Vassiliu à Voyou, excelle dans l’art du chant faussement naïf, juste en apesanteur. Tel un Flavien Berger en mode funky groovy, elle le pose idéalement au carrefour du hip-pop où se croisent tous ses fantasmes musicaux. Côté mixage, du beau monde se partage le boulot (Neal Pogue, Stéphane Alf Briat, Pierrick Devin, I:Cube, Bambounou) pour un résultat à la hauteur de son défi : 15 tracks - 15 claques. Malgré son titre, pas de temps mort ni de bavardage inutile, mais un « BLABLABLA » qui reflète une envie de s'exprimer librement et sincèrement en tant qu’artiste accompli. « J'aimerais bien qu'on passe la vie ensemble, toi et moi » chantait-il sur le titre « J’aimerai » qui l’a fait connaître. Un vœu au conditionnel, titré au futur, qui s’accorde désormais au présent.

Icey Colors, le 17/03/2025
Blasé - Blablabla - Record Makers