L'AUTRE QUOTIDIEN

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Gilets jaunes : le point de vue de Nantes Révoltée (et le nôtre)

Dans un texte posté sur Facebook le 6 novembre, le collectif Nantes Révoltée fut le premier à tenter d’analyser, du point de vue des autonomes et du cortège de tête, le mouvement des gilets jaunes sans s’arrêter à la première réaction, encore très présente aujourd’hui, majoritaire dans le milieu toto et antifa, d’où d’innombrables disputes sur les réseaux ce weekend, de condamnation totale, absolue, d’un mouvement soutenu par des fascistes et donc capable des pires dérives (on a vu), et donc d’un refus de s’en mêler. Tout le monde aura pu le constater : pas de black bloc à accuser cette fois-ci. De toute façon, il fallait d’abord observer. Analyser. Enquêter. Car en effet, a priori, tout pousse à se méfier - et plus ! - de ce mouvement de masse (indéniablement, du coup) soutenu (noyauté ? cela dépend des villes) très ouvertement par des raclures fascistes, et très flou sur ses objectifs, pour ne pas parler de la société qu’il désire. Subsiste en tout cas, quelle que puisse être son appréciation finale sur ce mouvement, une question douloureuse qu’on ne peut éviter, et que ce texte n’esquive pas : qu’avons-nous raté, nous qui avons participé à toutes les luttes de ces dernières années, pour en arriver à ne pas voir venir cette insurrection, n’y avoir aucun rôle à jouer, ne pas y trouver notre place, ne jamais avoir réussi à mobiliser cette colère populaire contre les lois de régression sociale ? Et comment les syndicats et la gauche en général ont-ils pu disparaître à ce point ? Sortir de l’écran ? Et y-a-t-il encore un moyen de changer le cours des choses ? En tout cas pas en restant devant sa télé.

Christian Perrot

Sur un pont, à Nantes, samedi.

Début octobre, une jeune femme, Priscilla, lance une pétition contre l'augmentation du prix de l'essence, partant d'un constat simple : «toutes les personnes qui vivent en banlieue ou dans des zones rurales et qui prennent leur voiture tous les jours n’en peuvent plus de ces augmentations». La pétition se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, et recueille des centaines de milliers de signatures. Elle devient le moteur d'une journée d'action le 17 novembre. De nombreux internautes appellent alors à faire de cette date un moment de blocage des voies. Parmi les plus influents, deux routiers dont les vidéos sont vues des millions de fois. Et dans un second temps, des récupérateurs d'extrême droite apparaissent, notamment un certain Franck B., militant proche du Front National, qui publie des vidéos relayant l'appel. Les notables d'extrême droite, Le Pen et Dupont Aignan, lui emboîtent le pas. Entre temps, la mobilisation sur facebook pour le 17 novembre a réuni plusieurs centaines de milliers de personnes. Des groupes s'organisent dans chaque ville, avec l'intention de ralentir ou d'arrêter la circulation. Leur slogan ? « Bloquons tout ». Un sondage vient de paraître : « 78% des français soutiennent le mouvement ». Le gouvernement tente déjà d'y répondre dans les médias. Quel que soit l'impact réel de cette journée, elle aura déjà beaucoup plus fait parler d'elle que les jours de grève inutiles, sans perspective ni énergie, décidés par les centrales syndicales depuis deux ans. Tentative d'analyse de cette mobilisation inclassable.

Quelles revendications ?

La revendication première paraît très limitée : la lutte contre l'augmentation du prix du carburant, qui atteint effectivement des sommets ces dernières semaines, à cause de l'augmentation des taxes. Au delà de l'hypocrisie d'un gouvernement qui prétend taxer l'essence pour raisons «écologiques » tout en faisant des cadeaux faramineux aux plus riches et au multinationales qui détruisent la planète, cette revendication pose une question bien réelle. Celle des formes de vies contemporaines. Celle des existences gâchées à passer des heures chaque jour au volant pour aller subir des jobs précaires et inutiles, toujours plus éloignés de nos lieux de vie. Les métropoles s'étendent, le béton dévore le paysage, et de plus en plus de personnes sont contraintes de se loger toujours plus loin, dans des zones péri-urbaines sans âmes, pour des raisons économiques. Les mêmes doivent rouler toujours plus longtemps pour aller rejoindre leurs lieux de travail. Cette France périphérique, éloignée des centre-villes, est celle des perdants de la mondialisation, des perdants de la métropole, des exclus de la gentrification. Celle qui ne peut pas aller au travail en vélo, en transports en commun, voire en taxi. Balayer cette réalité en traitant simplement les organisateurs du 17 novembre de « fachos » est un non-sens et une erreur politique.

Oui, l'appel au 17 novembre est insatisfaisant, mais il part du réel. Il part des conditions objectives d’existence déplorables subies par des millions de personnes. De la même manière, le mouvement contre la loi travail en 2016 était parti du réel, avec des recueils de témoignages en ligne contre la précarité, les humiliations des petits-chefs, les salaires de misère ...

Une initiative d'extrême droite ?

En regardant les groupes facebook d'appel au 17 novembre, on ne peut que constater une grande confusion. Des appels à chanter la Marseillaise côtoient des appels à « refaire Mai 68 ». On y débat pour savoir s'il faut avoir le soutien des policiers, ou au contraire les attaquer. D'autres veulent « élargir les revendications » plutôt que se concentrer sur le prix de l'essence. Ces groupes ne sont pas d'extrême droite, mais il est incontestable que des militants d'extrême droite tentent de faire de l'entrisme sur ces réseaux. On y trouve aussi des syndicalistes, des militants de gauche, voire d'extrême-gauche. Mais pour l'immense majorité, il s'agit d'une France périphérique sans références précises, qui se revendique « apolitique ». A l'image de la situation du pays : instable et atomisé, mais en colère.

Sur le fond, les protestations contre les taxes rappellent effectivement des mouvements réactionnaires, comme celui de Pierre Poujade dans les années 1950, ou plus récemment le mouvement confus des Bonnets Rouges en Bretagne. D'autant plus qu'on trouve aussi bien des travailleurs précaires que des patrons d'entreprise dans ces différents appels : autant de mondes qui n'ont aucun intérêt commun, et qui se retrouvent ligués ensemble contre le prix de l'essence.

Mais si l'on remonte plus loin, les révoltes anti fiscales font aussi écho aux Jacqueries paysannes de l'Ancien Régime, qui ont mené à des situations insurrectionnelles contre les injustices. On a aussi vu ces dernières années en Espagne des refus collectifs de payer les loyers ou les taxes. Dans un climat où le président s'affiche comme un monarque aux goûts luxueux, et crache ouvertement sur la plèbe, ce refus de payer plus de taxes se comprend largement.

En bref, il est difficile de classer ces revendications sur l'échiquier politique traditionnel, même si, redisons le, elles ne sont pas suffisantes pour en faire un véritable mouvement social. Il s'agit pour l'instant d'un agrégat de colères.

«On bloque tout». Un moyen d'action efficace ?

C'est là le plus important, et aussi le plus douloureux. Nous avons tous constaté l’inefficacité des seules manifestations. Nous savons tous qu'une victoire sociale passe par le blocage de l'économie. Alors que les mouvements sociaux appellent depuis des années à « tout bloquer » sans jamais y parvenir, ni à organiser sérieusement les blocages, le mouvement du 17 novembre lui, a l'air de vouloir se donner les moyens de paralyser les flux.

Les directions syndicales ont fait preuve de leur totale inefficacité alors que les attaques de Macron sont d'une violence sans précédent : tout au plus quelques manifestations minables, isolées, sans volonté d'engager le rapport de force. Les «cortèges de tête» non plus, ne sont pas parvenu à aller au delà des actions spectaculaires et des slogans radicaux. Pendant tout le printemps 2016, nous avons crié «on bloque tout» sans effet. Au printemps 2018, nous n'avons pas été capables de dépasser le calendrier syndical qui nous a mené à l'échec, malgré une multitude de luttes.

En s'organisant sur facebook, le mouvement du 17 novembre a imposé sa propre date, son propre calendrier, avec l'objectif affiché de tout bloquer. Ce mouvement que beaucoup insultent, ou traitent avec mépris, serait-il en passe de réussir ce que les révolutionnaires n'ont pas réussi à mettre en œuvre ? Nous aurons la réponse dans une dizaine de jour.

Que faire ?

Si notre seule réaction face aux dizaines de milliers de personnes qui s'organisent pour bloquer effectivement l'économie, se cantonne à les traiter de fascistes, alors nous avons déjà perdu. Rejoindre sans regard critique cet agrégat de colères n'est pas non plus la solution. Si ces colères confuses n'émergent ni dans les manif classiques, ni dans les cortèges de tête, posons nous les bonnes questions. Les centrales syndicales font échouer toutes les luttes depuis 10 ans, les mouvements radicaux se font isoler par la répression, la propagande, et les logiques d'entre-soi puristes. Comment dépasser ces contradictions ? En organisant des blocages parallèles ? En ciblant des multinationales comme Total ? En allant soutenir ces blocages tout en affichant des revendications anticapitalistes ? La question reste ouverte.

Nantes Révoltée, le 6 novembre 2018

Il faut évidemment ajouter ce dernier post, une première analyse de ce weekend de blocage :

La contestation organisée par les « gilets jaunes » est déroutante. Partant d'un malaise social bien réel, elle est souvent confuse et même parfois dangereuse. Parmi les milliers de blocages organisés depuis samedi 17 novembre, des défoulements collectifs, racistes et homophobes, ont eu lieu.

En Picardie, le véhicule d'un couple gay a été pris à parti et brisé, alors que plusieurs gilets jaunes hurlaient des insultes homophobes. Dans la même région, une conductrice musulmane a été la cible d'une agression islamophobe. Des gilets jaunes ont arraché son voile, pendant que d'autres faisaient des grimaces racistes. Des comportements comparables ont été observés à Besançon, à Cognac, et sans doute dans d'autres communes.

Ces agressions ne peuvent être tenues pour des « débordements » ou des « faits divers ». Ce sont des actes graves, inqualifiables, et même révélateurs du climat ambiant. Si ce mouvement n'est pas d'extrême droite dans son ensemble, un nombre non négligeable de participants tiennent des propos d'extrême droite. Et parfois passent à l'acte. Dans l'ouest, la situation est loin d'être aussi alarmante qu'ailleurs, même si des groupuscules d'extrême droite ont tenté d'infiltrer certains blocages sans parvenir à les influencer réellement, au milieu de très nombreuses personnes qui manifestent pour la première fois, sans maitriser les codes militants. Le groupe facebook qui coordonne les actions dans en Loire-Atlantique est par ailleurs saturé de publications en faveur de la police.

Ces comportements racistes, sexistes, homophobes, ne sont pas propres aux «gilets jaunes». Lors du mouvement des «Indignés» qui avait occupé des places en 2011, et les rassemblements de « Nuit Debout » en 2016, des individus tenant des propos confus étaient présents. Dans les cortèges syndicaux et même révolutionnaires, il n'est pas non plus rare d'entendre des insultes homophobes. Pour autant, l'ampleur du mouvement des « gilets jaunes », et son apolitisme proclamé peut servir d'incubateur. Notamment dans les coins déjà gagnés par l'extrême droite.

Ces agressions sont avant tout des symptômes de la société actuelle. La droite et l'extrême droite ont conquis l'hégémonie politique. Des chroniqueurs ouvertement racistes passent quotidiennement à la télévision. Des politiciens islamophobes bénéficient de tribunes dans tous les médias. Les débats sont polarisés sur l'Islam et l'immigration. Le président réhabilite Pétain. La propagande sécuritaire est omniprésente, à la fois dans les reportages anxiogènes et les séries policières.

Bref, l'immense majorité des français baigne dans un bouillon idéologique réactionnaire, venu d'en haut, servi par les puissants depuis des années. En face, il n'y a pas de contre discours audible. Nous avons perdu la bataille culturelle. La déconstruction n'est pas innée.

Nous ne gagnerons pas ce combat en regardant ailleurs. Tous les terrains doivent être investis pour reconquérir l'hégémonie culturelle, faire entendre à nouveau au plus grand nombre les idées d'égalité, de partage, d'émancipation. Et faire disparaître l'extrême droite, où qu'elle se trouve.

Nantes Révoltée, le 19 novembre 2018